Les Inrockuptibles
N°856
25/04/2012
Marine Dumeurger
En Russie, les plus pessimistes imaginent déjà un Poutine président jusqu’en 2024. Ce no future annoncé inspire de nouveaux activismes. Exemple avec Pussy Riot et ses filles cagoulées, aujourd’hui en prison.
Tout a commencé le 21 février, quelques jours avant la présidentielle russe. Quelques jeunes femmes en cagoules et collants flashy investissent la cathédrale du Christ Saint-Sauveur, au milieu de la place rouge. L’espace d’une minute, elles y entonnent leur prière punk - »Vierge Marie, sois féministe, délivre nous de Poutine !« - avant de se faire éjecter par des gardes peu réceptifs à leur supplication. Quelques jours plus tard, la police débarque à leur domicile. Trois d’entre elles, Maria , Ekatarina et Nadejda, sont incarcérées en attente de leur jugement dans la prison numéro 6.
Elles risquent d’y rester longtemps : le 19 avril, leur détention préventive a été prolongée jusqu’au 24 juin. Accusées d’hooliganisme – elles auraient attisé la haine religieuse-, elles risquent 7 ans de prison selon la loi russe.
Tout est allé très vite pour ce groupe de filles, qui n’existait pas il y a encore quelques mois. C’est pendant les manifestations et le courant protestataire de la fin 2011 que la bande Pussy Riot -moyenne d’âge 25 ans- s’encagoule. Leur ambition? Donner masquées des concerts sauvages là où on ne les attend pas :dans le métro à Moscou, sur le toit d’une prison pour exiger la libération d’Alexeï Navalny, enfermé parce qu’il avait manifesté, ou au beau milieu de la Place Rouge où elles vocifèrent un provocant « Poutine se chie dessus », les bras en l’air, grisées par les fumigènes.
Quand on leur demande quelles sont leurs revendications, les filles évoquent la révolte, la cause féministe et surtout leur combat anti-Poutine. Nous voulons « emmener la place Tahiri à Moscou » disent-elles. Dans les médias, elles déclarent « la Russie a besoin du fouet féministe » : un discours radical peu soutenu dans le pays. Juste avant leur arrestattion; l’une d’entre elles confiait : « Avec notre prière punk, nous avons voulu dénoncer l’hypocrisie de l’Eglise et sa collusion avec le pouvoir. Pour nous, la lutte anti-Poutine va de pair avec la lutte féministe. Tant que lui et ses copains seront au pouvoir, il sera impossible de changer quoi que ce soit. »
Le plus intéressant chez Pussy Riot, ce n’est pas tant leurs idées -encore moins leur musique- que l’écho engendré par les riffs de guerre. Depuis leur arrestation, les punkettes en jupette, font beaucoup parler d’elles et secouent la société russe, divisée . Bien sûr, le gouvernement condamne. Poutine méprise, le patriarche Kirill (la plus haute autorité de l’Eglise orthodoxe de Russie) crie au blasphème. Dans les églises, des sermons accusent les filles. On leur enjoint de faire pénitence pendant le jeûne du carême. Il faut dire qu’elles ont piqué au vif un pays où 90% de la population se déclare orthodoxe.
Mais si beaucoup de Russes trouvent l’action des filles plutôt regrettable, voire offensant, l’inflexibilité des autorités les scandalise, d’autant plus que deux des détenues sont mamans. Faut-il Pussy Riot ? La question circule sur la blogosphère. Les partis libéraux d’opposition -Solidanost ou labloko- prennent la défense des trois mutines , quelques officiels aussi; comme le ministre de la Culture russe, Alexandre Avdeev, qui estime qu’elles ne méritent pas la prison. Des milliers de croyants signent un appel au pardon. Peu enclin à l’absolution, le porte-parole de l’Eglise conseille en réponse de refuser la communions aux fidèles signataires.
Une campagne de solidarité avec les trois filles s’organise : création d’un blog de soutien avec clichés des jeunes femmes et de leurs enfants, récolte de fonds, mobilisation des journalistes, de la blogosphère…Le 31 mars, un bus jaune traverse la capitale avec des photos et des messages qui réclament leur libération. On organise une baignade dans une fontaine proche de la place Rouge. Des vidéos de filles encagoulées scandant un « Moi aussi je suis une pussy Riot » circulent sur internet. Artem Loskutov, artiste contemporain créateur des « festations », ces manifestations qui jouent avec l’absurde, envisage un piquet de soutien à Novossibirsk en Sibérie. Comme d’habitude, la mairie rejette la demande en Russie, il faut obtenir une autorisation avant d’envisager tout meeting public. En l’espace de quelques semaines, alors que la Russie a encore en mémoire les mobilisations liées aux élections, les Pussy Riot et leur prière Punk deviennent des martyrs du système autoritaire.
A l’étranger, cette mobilisation anti-Poutine trouve une résonance classique. On fait des flash-mob, des vidéos « mets ta cagoule », Kathleen Hanna, fondatrice du groupe de punk-rock féminin Bikini Kill, plusieurs fois citée comme modèle par les Pussy Riot, poste une déclaration de soutien? En Estonie, pays qui a des relations plutôt tendues avec la Russie, le président de la République assiste à un concert de solidarité. Amnesty international déclare Maria, Ekaterina et Nadejda « prisonnières d’opinion ». Les autorités russes, qui détestent que l’on se mêle de leurs affaires, balaient les reproches comme d’habitude. En occident, certains interprètent cet événement comme une expression ludique de la liberté d’expression, mais la société russe n’accepte ni le sacrilège ni le blaspĥème », commente Sergeï Lavrov, ministre russe des affaires étrangères.
Dans sa dernière lettre écrite de prison, Nadejda ironise: « Merci à tous ceux qui haïssent les activistes, les punks, le féminisme. Grâce à eux, nous sommes devenues plus fortes. » Car l’ouverture de la société conjuguée à l’immobilisme des autorités crée ces nouveaux activistes. On pense aux poitrines surmédiatisées des Femen et aux provocations de Voïna dont l’un des anciens membres serait aujourd’hui aux côtés des filles de Pussy Riot. Depuis plusieurs années, ce groupe d’anarchistes entend combattre un pouvoir radical. Leur énorme et célèbre dessin de pénis face au FSB, les services secrets russes, a fait le tour du monde. Ils avaient eux aussi connu la prison après avoir retourné des voitures de policiers qui dormaient, saoûls-selon eux- à l’intérieur. Oleg, leader de Voïna, explique : « Est-ce qu’on est allés trop loin? Les vrais extrémistes ce n’est pas nous mais eux. C’est le devoir de l’artiste de lutter. S’en prendre à la police, c’est attaquer leur toute-puissance. Car en Russie la population a trop peur de l’autorité. »
Pour qualifier l’intervention des Pussy Riot, le juge a parlé d’une « action dangereuse et motivée par la haine religieuse et l’hostilité« . Pour justifier leur maintient ne détention, il a aussi évoqué les menaces de mort adressées aux jeunes femmes par des orthodoxes extrémistes. Devant le tribunal, pro et anti-Pussy Riot s’étaient mobilisés. Entre tapages punk, protestation topless ou pénis tape-à-l’oeil, la provoc semble le meilleur moyen de faire du bruit en Russie ».
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